Aujourd'hui nous repartons de Karakol pour aller vers notre deuxième rando. Nous voulons nous faire déposer dans les montagnes, sur la route de Kumtor, une mine d'or franco-canadienne, et de là rejoindre la vallée de la Juku qui redescend jusqu'aux rives d'Issy-Kul. Mais pour ça, il faut arriver à la route de Kumtor...
On se réveille à 6h et on regarde un peu les cartes avant d'aller au bazaar. On y arrive vers 7h30, c'est clairement trop tôt, les marchands commencent tout juste à s'installer. Quelques stands servent le petit déjeuner. On essaye de repérer les endroits où on peut acheter les choses utiles pour la rando : pâtes instantanées, pain, fromage, chocolat, fruits secs. On achète aussi 1L de jus de cerise qu'on boit goulûment dans les allées du bazaar. On prend aussi un bol de nouilles piquantes comme petit déjeuner. On trouve aussi de la crème solaire de fort indice à un prix dérisoire. Je suis super contente, car le tube qu'on avait était un peu sous-dimensionné, et j'ai quelques coups de soleil. On fait l'ensemble de nos courses alimentaires pour un tout petit prix, c'est vraiment bon marché de se fournir dans les bazaars !
On passe reprendre nos sacs au Yak Tour puis on part prendre une marshrutka pour Bar Skoon. La station "longue distance" n'est pas au centre, et les taxis nous disent à tort qu'il n'y a pas de marshrutka pour Bar Skoon. Evidemment, on sait qu'il y en a. L'un entre eux nous indique la direction de la gare routière. C'est reparti pour un nouveau voyage en marshrutka ! La route au sud du lac Issy Kul est assez mauvaise par rapport à celle du nord, ça secoue pas mal ! Nous sommes déposés à un arrêt à un bon kilomètre du bled de Barskoon, qui n'est pas directement sur la route. Alors que nous marchons vers Barskoon, une voiture s'arrête et nous propose de nous emmener jusqu'au bled. Dans ce break rouge qui a vécu, il y a le conducteur, sa femme, son frère et son gamin, et un certain nombre de courses, mais visiblement encore plein de place pour nos deux sacs et nous. Nous leur demandons comment se rendre vers Kumtor, et, très gentils et serviables, ils nous proposent de nous déposer un peu en dehors du bled en nous disant que des taxis passent par là. On se fait donc déposer au croisement de deux routes, au milieu de collines désertiques qui surplombent Bar Skoon. On fait des photos de groupe avec les téléphones portables des deux frères, nous leur donnons un petit peu d'argent pour l'essence, on échange plein de grands sourires, et ils repartent vers Barskoon.
On se met donc sur le bord de la route et on commence à faire du stop. C'est le début d'une longue attente... Il fait très chaud et le soleil tape dur. Les collines autour de nous sont sèches et pelées, sauf dans le creux de la vallée où une petite oasis se forme autour d'une rivière rapide. Mais il n'y a pas beaucoup de circulation : quelques voitures fatiguées qui s'arrêtent, mais ne vont pas très loin, dans les fermes des environs, et les véhicules rutilants de la mine qui roulent à tombeau ouvert et semblent avoir reçu des consignes de ne pas s'arrêter. Ca nous décourage un peu... on se dit que nos chances d'être pris en stop sont assez minces.
Puis arrive un groupe de trois cavaliers, accompagnés d'un jeune homme qui pousse devant lui un poulain, une vache et son veau. Ils vont presque aussi loin que nous, à trente kilomètres, et tentent de nous convaincre de faire le voyage avec eux, à pied et à cheval. On refuse poliment : nous ne sommes pas bons cavaliers et ça nous fatiguerait trop, et quitte à marcher, on préfère le faire dans les montagnes. Mais ils insistent et nous disent qu'il y a une voiture à la prochaine ferme, qui pourrait nous emmener (on est bien sûr prêts à payer). Du coup on se retrouve à les accompagner un peu sur la route, mais ils sont vraiment bizarres, voire un peu louches. Ils ont un comportement lunatique, voire violent, maltraitent leurs animaux un instant, et l'instant d'après éclatent de rire et prennent Gaël par le bras en l'appelant "brat" (frère). Ils nous posent plusieurs fois de suite les mêmes questions sans avoir l'air de s'en rendre compte, font tomber le contenu de leurs sacs par terre.. bref ils ont l'air franchement débiles. Ils proposent plusieurs fois de prendre nos sacs sur les chevaux pour nous décharger, mais en fait on ne leur fait vraiment pas confiance... donc on refuse catégoriquement. Un premier incident : la vache s'enroule les pieds dans la corde qui relie ses pattes arrières au cou de veau et se met au courir, étranglant à moitié le petit veau. Le plus jeune rattrape la vache et entreprend de désemmêler les pattes de la vache, tout ça en continuant à courir à côté d'elle et sans sembler se soucier de ses violentes ruades... Ca nous semble super dangereux. Puis le summum : alors qu'on traverse un pont au-dessus de la rivière, nos Don Quichotte descendent vers la rivière pour faire boire leur bêtes. Mais alors qu'un des chevaux se penche pour boire, son cavalier laisse échapper le contenu du sac plastique qu'il tient à la main... contenu qui file bien entendu avec le courant. Panique générale : ils se mettent tous à courir, on nous donne rapidement les rênes de deux des chevaux... évidemment ils ne retrouvent rien, et sont très embêtés car il y avait certains de leurs papiers dans ce petit sac en plastique. Nous sommes à la fois atterrés et énervés devant tant de négligence, et très désolés pour eux. On décide une bonne fois pour toutes qu'ils sont trop pas doués, et de revenir en arrière. Pendant qu'on tente de leur remettre les rênes dans les mains, ils nous montrent des plaies à vif sur le dos d'une jument et expliquent que ce sont des loups qui l'ont mordue cet hiver. Notre premier réflexe serait d'attribuer ces plaies à leurs mauvais traitements -- ils montent les chevaux à cru pour commencer, et les font avancer à la baguette --, mais ça assombrit encore le tableau : qu'est-ce qu'on fait dans cet endroit pourri ? Quand ils ont enfin compris qu'on ne les suivait pas, ils se mettent à nous demander de la vodka, ou de l'argent, mi-suppliants, mi-menaçants. Bref, c'est avec une impression bien pénible qu'on les quitte d'un coup, un peu déboussolés, presque en courant, nous retournant de temps en temps pour être sûr qu'ils ne retournent pas vers nous avec des intentions plus ou moins bonnes...
Bon, on en a assez pour aujourd'hui : on décide de retourner vers Bar Skoon pour y passer la nuit. Il est seize heures. Il nous faut marcher une bonne heure pour revenir au village. Comme on est un peu bêtes, on ne sort le Lonely Planet qu'à l'entrée du village pour s'apercevoir qu'il n'y a pas d'hôtel à Barskoon, alors que le village de Tamga, quelques kilomètres plus loin, est plus touristique. Et nous aurions pu aller à Tamga à partir de l'endroit où nous faisions du stop (enfin, ça aurait été plus long que d'aller à Barskoon)... Donc c'est la looze. On commence à se demander où on dormira cette nuit. De vive vue, le village de Barskoon n'est pas plus pittoresque ou touristique que ce qu'annonce le guide : un bout de route goudronnée fait un grand S... et c'est la fin du village, il n'y a que de toutes petite rue qui partent de la route vers les champs. Un espoir tout de même : le guide annonce qu'il y a dans le village un Sheperd's way trekking, c'est-à-dire un camp de base pour des randonnées à cheval. Pour trouver l'adresse on se renseigne dans une épicerie, où un jeune homme nous donne des indications très précises (et nous n'aurions jamais trouvé sans indications !). En sortant on se fait accoster par deux gars un peu bizarres qui bégayent en riant de façon mécanique, et nous demandent de l'argent pour boire. On ne comprend pas : est-ce l'alcool qui fait des ravages dans le coin ? Ca fait un peu trop de gens pas très nets rencontrés en quelques heures...
Apercevoir le portail pimpant du Sheperd's way trekking est un énorme soulagement, surtout quand un chien se précipite vers nous en remuant la queue : nous n'étions pas sûrs de trouver du monde à cet saison. Une jeune femme blonde, Vicky, vient à notre rencontre. Elle est anglaise, pas besoin de parler russe ! Avec son compagnon Rash, et un ami russe, ils font des travaux dans leur propriété pendant la saison creuse. Ils ont toute la place pour nous loger : nous pouvons choisir une chambre avec balcon et vue sur les montagnes, et des tapis sur les mur, dans le joli chalet où ils accueillent les touristes. Ouf, ça fait du bien après nos petites mésaventures de l'après-midi ! En plus Vicky nous dit assez vite que Rash peut nous conduire à l'endroit où on veut le lendemain, donc on est complètement soulagés, et on peut pleinement profiter de l'instant. Surtout quand elle sort sa confiture de cassis et son pain maisons, avec un peu de thé vert, la vie est vraiment belle ! On discute un peu autour du thé : c'est une passionnée de chevaux, une grande fille blonde très sympathique qui aime les "horses with personality", ceux qui n'ont pas forcément un caractère facile. Elle avait commencé une formation de vétérinaire en Angleterre, mais est partie au Kirghistan s'occuper de chevaux et n'est jamais rentrée... Du coup elle monte un projet pour faire venir des vétos britanniques pour former les vétérinaires kirghizes.
On la laisse un peu tranquille pendant qu'elle prépare le repas. Les toilettes sont au fond du jardin, et pour y arriver je dois négocier avec le vieux chien de la maison qui est très câlin : il se met pile devant moi et gémit lamentablement en se frottant contre moi, jusqu'à ce que je le caresse. Au bout d'une minute de caresses je décide qu'il a eu sa dose, et il me laisse avancer d'un mètre... avant de se remettre devant moi et de gémir de plus belle ! On recommence ainsi, mètre par mètre...
Nous mangeons avec nos hôtes, un succulent plat de pommes de terre au chou rouge accompagné d'une salade de concombres. Et on boit du thé, bien sûr (personne ne boit d'eau à table, la boisson la plus courante est de loin le thé). Après le repas nous restons encore discuter un peu avec Vicky : ses deux compagnons sont plutôt taciturnes, et ça doit la changer de parler avec nous ! Elle nous raconte les différentes randonnées qu'ils font avec Sheperd's way. Les traversées d'un mois jusqu'à la frontière chinoise nous font rêver... Puis on va se coucher : Gaël est un peu malade et fiévreux, il est temps de se reposer.