avec le peintre

Asie Centrale

Lundi 2 juin : Kizil-Suu -> Bakonbaiev

Je me réveille complètement dans le coton, c'est l'allergie qui m'a épuisée. On s'attendait à devoir se lever tôt pour que la dame puisse aller au bazaar, mais en fait il ne se passe rien avant 9h au bazaar. Les horaires des commerces sont très réduits ici, ce qui est plutôt un signe de mauvaise santé économique. Nous prenons donc le petit déjeuner tranquillement avec la dame et ses deux plus jeunes fils (le peintre dort encore) : je mange beaucoup de nan et de confiture de cassis pour reprendre des forces. On mange aussi des nouilles grillées pimentées avec des restes du mouton d'hier, c'est très bon. Et bien sûr, on boit plein de tchai !

On ne repart pas tout de suite car Gaël veut faire réparer la couture de son sac. Le matamore "dva zhina" d'hier soir est cordonnier au bazaar, on a convenu de lui apporter le sac ce matin. Mais on a encore le temps pour aller au bazaar. Le fils adolescent part pour l'école avec un bel uniforme. Le fils peintre se lève, on parle de peinture et du "milieu" de l'art à Paris --- et de la difficulté d'y rentrer. En plus on n'y connaît quand même pas grand chose donc c'est difficile de lui donner des conseils... Nous partons au bazaar avec la mère et le fils peintre. Les commerçants commencent à installer leurs étals, il fait déjà très chaud à 9h. Mais le cordonnier n'est pas encore arrivé. Du coup le fils peintre nous emmène nous promener un peu dans le village. On fait une séance photo souvenir avec lui, et comme il y a un magasin qui peut imprimer des photos, on donne quelques photos à imprimer. Nous proposons d'offrir les photos mais il refuse. La modernité du magasin contraste d'ailleurs curieusement avec d'autres aspects de la vie quotidienne : il n'y a par exemple pas l'eau courante dans l'appartement de la famille. Puis nous entrons dans un bar où le peintre se commande... un grand schnaps, qu'il vide d'un trait (à 9 h du matin !). Nous déclinons sa proposition de prendre aussi du schnaps, et notre désapprobation doit se lire sur notre visage car il a quand même l'air un peu gêné... Comme il n'a pas d'argent on lui paye son schnaps pour partir : il est clairement dépendant à l'alcool et on devine que sa femme et sa mère doivent contrôler l'argent qu'il a sur lui pour éviter qu'il abuse. Du coup on n'est pas très contents de s'être fait avoir comme ça... Nous retournons sur le bazaar où le cordonnier est arrivé. Il nous propose d'acheter une bouteille de bière pour rafraîchir les commerçants, et qu'il passe bientôt dans l'appartement de la dame réparer le sac de Gaël. Marché conclu : on achète la bière et on rentre à l'appartement. On voit le fils donner à sa mère le ticket de réservation des photos pour qu'elle paye plus tard... On se retrouve à nouveau dans le petit salon où nous avons dormi. Le peintre a l'alcool triste. Il sort son album photo pour nous montrer des clichés de sa jeunesse (il n'est pas vieux non plus, entre trente-cinq et quarante ans, mais il a l'air tellement fatigué...). Nous découvrons un jeune officier au corps vigoureux et au visage inspiré, photographié dans des exercices de kung-fu ou en permission avec des amis. Un portrait en noir en blanc retient particulièrement mon attention : une masse mouvementée de cheveux noirs, des traits extrêmement fins, c'est un très bel homme qui regarde fixement la caméra. Je lève les yeux : il a bien changé... ses traits se sont ramollis -- l'alcool n'y est sûrement pas pour rien --, et surtout le regard a bien perdu de sa flamme. Il a laissé tomber d'un coup la carrière militaire pour se consacrer à la peinture. Mais la vie d'artiste n'est pas facile au Kirghistan : s'il est reconnu dans son pays, le marché de l'art est presque inexistant et il en réduit à peindre des toiles plus "commerciales" qui plaisent aux touristes de passage. Il parle très vite, je comprends très peu, parfois il se tourne vers moi et me parle très sérieusement plusieurs minutes de suite. Je me sens très faible à cause de l'allergie, j'ai la tête qui tourne, je voudrais qu'il parle moins vite... Il décide que Gaël ressemble à Jésus avec ses cheveux et sa barbe, et ne l'appelle plus que Iesus Christos. Par moments il a l'air de se sentir vraiment mal, nous dit que la vie ici est une prison : il est au bord de la dépression, et l'alcool est un refuge empoisonné... La mère revient du bazaar, a l'air fâchée que le cordonnier ne soit pas encore là. Elle est très gentille et prévenante, elle nous cuisine des oeufs pour midi, et je mange plein de tartines de confiture. Puis je m'endors, épuisée.

Le cordonnier "dva zhina" vient enfin, et fait une réparation bien solide au sac de Gaël : il connaît visiblement bien son boulot. Il faut qu'on se dépêche de partir pour aller prendre la seule marshrutka de l'après-midi en direction de l'ouest. Gaël donne 500 soms à la dame pour la remercier de son hébergement : elle commence par refuser, nous disant qu'elle nous a accueillis juste parce qu'on est sympas, mais Gaël lui dit que ça pourra aider à financer une autre fête avec les rigolos du bazaar. Pendant ce temps je discute avec le peintre en essayant de l'occuper pour qu'il ne voie pas que sa mère a de l'argent : vu comme il est en manque d'alcool, il doit tout le temps lui demander de l'argent... Il nous accompagne pour nous montrer l'arrêt de la marshrutka, et réussit à nous soutirer 20 soms avant de partir. On a un peu honte de céder, sans trop savoir quoi faire. L'accueil de la dame était absolument génial, rencontrer des gens comme ça est une très belle expérience, par contre le fils était un peu fatigant à la fin. Mais on ne peut pas trop lui en vouloir : ravagé par l'ennui et l'alcool, il n'en restait pas moins gentil et intéressant.

On the road again! La marshrutka peut nous emmener jusqu'à Bakonbaiev, une autre petite ville, où nous descendons dans l'hôtel de la ville, tenu par un employé de la gare routière et sa femme (il faut donc demander à la gare pour trouver l'hôtel !). Vassilia, notre hôtesse, nous donne une jolie petite chambre toute propre, c'est agréable de se reposer un peu. Mais il n'y a pas l'eau courante ici non plus, seulement une pompe dans le jardin. Il faut maintenant qu'on décide où on fait notre prochaine et dernière rando. Il y a plusieurs options, la plus tranquille consisterait à aller au lac Song Kul, un lac d'altitude sur un haut plateau à 3000m où se trouvent beaucoup de nomades. Mais Gaël trouve que les paysages ressemblent plus à des collines qu'à de vraies montagnes, du coup ça ne le tente pas du tout. On sort les cartes pour réfléchir à une autre destination, mais on est fatigués et on a beaucoup de mal à prendre des décisions. Une tablette de chocolat est engloutie d'un coup, ça nous redonne un peu d'énergie. Parmi les destinations possibles, l'une d'entre elles est particulièrement tentante. Il s'agit de se faire déposer au beau milieu de nulle part, un peu au sud du parc national d'Ala Tau, et de traverser le parc national pour se retrouver près de Bishkek. Rentrer à Bishkek en traversant les montagnes, c'est tentant ! Le problème est qu'à part un gros trait rouge indiquant des itinéraires de randonnée sur la carte à plus grande échelle (qui couvre toute l'Asie centrale !), on n'a pas plus de précision sur la faisabilité de la rando. Les cartes plus précises qu'on a montrent qu'il y a une difficulté principale : un col à 3900 m avec une approche très escarpée. On ne peut atteindre ce col qu'après un jour de marche et demi, si ça ne passe pas on aura tout juste le temps de revenir en arrière et de négocier un transport jusqu'à Bishkek. C'est un peu risqué, mais on décide de tenter le coup. Ranimés par cette décision, nous sortons manger. Bakonbaiev est comme Kizil Suu, un petit village où il ne se passe pas grand chose. Les quelques commerces sont regroupés sur la grand route. Le bazaar est fini et il n'y a presque personne dans les rues, ça donne une impression bizarre. Il y a deux cafés d'ouvert, nous en choisissons un où nous mangeons du lagman et des mantis, le tout arrosé de bière bien sûr. Un groupe de plusieurs familles arrive et commande à manger en sortant plusieurs bouteilles de schnaps de leurs sacs. La serveuse a froid, elle frissonne devant la fenêtre comme si elle attendait quelque chose, mais reste en T-shirt dans se couvrir.

En rentrant à l'hôtel nous croisons un homme légèrement bourré qui est tout content car sa femme a eu un enfant, une petite fille -- et il a dignement fêté ça au schnaps. Il est accompagné de deux gamins, dont un petit garçon sur une bicyclette rouge aussi haute que lui ! Il nous propose de venir manger avec sa famille pour fêter cette naissance. C'est très gentil, mais nous avons eu suffisamment d'émotions pour la journée ! L'homme est visiblement déçu qu'on ne puisse pas lui donner les photos qu'on prend de lui et ses enfants : un polaroid doit faire beaucoup d'heureux dans ce pays !

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