Gaël Varoquaux

jeu. 20 mars 2003

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Le nord de l’ile

Vendredi j’avais terminé mes bobines, je les avait câblées et testées, et j’allais passer à l’optique. Cependant il me manquait des miroirs pour faire passer les faisceaux, et il fallait les commander, ce qui signifiait que les prochaines semaines allaient être assez relax, passées à faire de la lecture, des petits boulots et des petits calculs. Quand j’ai réalisé cela je suis reparti sur mes grands chevaux : mon projet pour le week end était tombé à l’eau, pourquoi ne pas le remplacer par une virée au avec un week-end prolongé.

C’est ainsi que je me suis retrouvé le samedi matin sur le bord de la route quittant Dunedin vers le Nord, le pouce levé à regarder les voitures défiler. J’avais un gros sac à dos : l’hivers approche, la radio n’arrête pas de le répéter. Je suis déposé par un couple dans un petit bled sur le highway d’où j’ai une superbe vue sur les voitures qui dépassent à 100 à l’heure. Après une heure je suis pris par deux minettes de 20 ans, puis c’est une dame ayant la quarantaine, un jeunot dans une bagnole de sport puant le shite, puis un anglais qui m’amène de l’autre coté de Christchurch, apportant ainsi la solution à une question qui me préoccupait : comment traverser Christchurch en évitant de faire vingts kilomètres à pieds pour aller d’un bout de l’agglomération à l’autre. Il se fait tard et j’ai encore beaucoup de chemin à parcourir, mais heureusement je suis vite pris par un Maori. C’est mon premier Maori. Ca voiture est dégueulasse, remplie de bouteilles de lait vides et de peaux de bananes. Lui même est un gros type qui se meut avec difficulté, ne connaissant qu’un adverbe : “bloody” qu’il case à tout grain de sel dans son discours. Il me propose de m’emmener là où il va, ce qui n’est pas réellement sur ma route mais comme j’ai oublié ma carte du nord de l’ile dans la précédente voiture nous devons nous arrêter à une station d’essence pour m’en acheter une autre. Je choisis de le quitter et de continuer ma route comme je l’avais imaginé à l’origine. Il me dépose à l’embranchement, au milieu de la campagne du Canterburry, campagne qui se désertifie rapidement au fur et à mesure que on s’éloigne de Christchurch. Une voiture de sport s’arrête assez vite et un type au crâne rasé me propose de m’enmener “50 km plus loin”. Il ne parle pas beaucoup mais j’apprend que l’endroit où il quitte le “highway” est sa maison de vacance. L’endroit en question s’appelle “Domett”, et apparaît sur ma carte. Je ne prétendrai pas que c’est la plus petite localité que j’ai vu ici (la plus petite apparaît aussi sur ma carte est est composée d’un croisement entre de routes et d’un bar), cependant ce n’est pas grand : un restaurant à vendre, dont on peut admirer les photos sur internet, et une petite maison de l’autre coté de la route, à vendre sur internet aussi. Une petite route s’éloigne vers la montagne, où disparaît la voiture qui m’a déposé.

Il est 6h ; j’abandonne le stop, infructueux, à 7h30 pour chercher un endroit où passer la nuit. Les deux cotés de la route sont occupés par des prés entourés de fil de fer barbelé avec de temps en temps un petit bosquet. Je finis par sauter par dessus une barrière pour aller me cacher dans un bosquet. Comme je n’ai pas assez d’eau pour me faire du riz ou des pâtes j’improvise vite un repas froid à l’aide de mes boites de conserve et je me couche à l’abris de mon sac de bivouac.

Le lendemain matin je me commence dès huit heures à faire du stop, au milieux de nul part, à regarder les voitures descendre la colline puis me dépasser à toute allure, au bout d’un certain temps je me demandais vraiment comment j’allais me sortir de ce petrin quand un gros camion me fait trois rapides appels de phares, lance un gros coup de son puissant klaxon, et s’arrête à coté de moi avec un grand vacarme de suspension et de freins à air comprimé. J’ouvre la porte, grimpe les haute marches, pusse mon sac à dos devant moi, et pénètre dans une gigantesque et confortable cabine où un Maori souriant m’accueuille. C’est Rangi ; il transporte de la nourriture de Christchurch jusqu’à Auckland, et va prendre le Ferry à Picton. C’est justement l’endroit où je me rend, je vais donc passer quatre heures, confortablement juché dans cette haute cabine d’où je peux admirer le paysage. Car le paysage vaut le coup : nous traversons tout d’abord des petites chaines de montagnes séparées par de grands plateaux où les quelques rivières creusent des petits canyons. Des moutons érent dans ce pays sec et désertique. Puis la route émerge des montagnes pour longer la cote. Comme d’habitude le pacifique vient se brisser violement sur les spectaculaires rochers des nombreux caps que nous doublons, entre lesquels s’étendent de longues plages où les lames defèrlent sur un fond turquoise. La route sinue à travers ce magnifique paysage, coincée entre les montagnes, qui tombent souvent à pic dans l’eau, et l’océan.

Nous quittons l’océan pour replonger dans les montagnes, et finallement Rangi se tourne vers moi : “Well Gaël, this is Picton”. J’étais ravis d’être arrivé. Je suis allé au centre ville, sur la plage au bout de Queen Charlotte’s Fjord, j’ai cassé la croute, acheté une carte détaillée du coin qui m’a permis de décider où je voulais aller, et me voilà reparti sur la route. Un touriste australian me prend en stop. Il s’arrête à tous les tournants de la route (c’est vrai que les fjords sont beaux, mais j’en ai vu de plus beau). Heureusement je ne vais pas loin : je lui demande de me déposer au niveau d’une petite route de graviers : elle mène au bout d’une péninsule de laquelle je devrait avoir une belle vue. Ma chance s’arrête là : aucun des touristes qui prennent cet embranchement ne veux me prendre en stop. Tant pis, je ne verrais pas le bout de la péninsule, mais je ne vais certainement pas rester à moisir ici. Je prend donc mon sac et marche le long de la route jusqu’à ce que je trouve un chemin qui monte vers la crête centrale de la péninsule. Ce faisant je croise quelques uns des touristes qui avait bien évités de me voir lorsque je faisais du stop ; j’espère qu’ils se sentaient gênés dans leurs belles voitures.

Le chemin que je prend grimpe dur. Je suis bien plus au nord que Dunedin, et il fait nettement plus chaud. Je monte donc sous un grand soleil, à travers un paysage dévasté par les engins de bucherronnage : de la forêt de pins (visiblement replanté il y a quelques dizaines d’années), il ne reste autour de moi que des souches. Les engins ont remodelé la montagne : les chemins ne correspondent clairement pas à ma carte, ceux que je vois ne mênent nul part et ont été créés juste pour évacuer les troncs d’arbre. J’arrive à la crête sans difficulté mais je n’ose m’engager dans les chemins qui descendent vers l’autre coté de la péninsule, où je comptais passer la nuit : j’ai trop peur que ce soit des impasse. Je continue donc le long de la crête, jusqu’à que le chemin devienne de plus en plus petit et que je quitte la zone où la forêt à été rattiboisée. J’arrive à ce qui est probablement une tranchée laissée par un engin en reconnaissance. Elle descend droit dans la pente pendant cinquante mètres puis s’arrête à un replat : l’engin a dû faire demi. La nuit est proche et cet endroit me plait : il est loin de tout, me donne une belle vue sur les fjords, et surtout il est orienté dans l’axe de la lune, qui va être pleine, et du levé de soleil.

Comme la nuit va être douce je ne me presse pas pour faire mon diner (encore des boites, il n’y a pas d’eau sur le crête). Je peux donc le savourer à la lueur de la pleine lune. Je trouve qu’un beau paysage éclairé par la lune acquière une intensité particulière. C’était certainement le cas des fjords qui s’étendaient sous mes yeux. J’oriente mon sac de bivouac de telle sorte que l’ouverture donne sur la pente et me permette d’admirer le paysage en dormant, par la moustiquaire.

Le lendemain matin ma montre me réveille juste avant le lever du soleil et je contemple le paysage qui prend progressivement de nouvelles couleurs. Je me décide à prendre l’un des chemins qui j’avais boudé la veille, et me choix se révèle le bon : il s’agissait bien de l’ancien chemin descendant de l’autre coté de la péninsule. Il me permet de faire le lien avec une randonnée célèbre : le “Queen Charlotte’s track”. Le chemin court le long du fjord, dans de la brousse indigène, une superbe forêt à mis chemin entre nos forêts du midi et une forêt tropicale. Le chemin est désert et je marche vite : il faut que je sois sorti pas trop tard pour pouvoir commencer mon trajet de retour vers Dunedin. Assez soudainement je me mets à croiser une myriade de touristes ; je n’ai compris que plus tard que il était possible de faire le chemin dans l’autre sens, allant de gite en gite, les bagages transportés par autobus. Le chemin croise la route : il est temps que je le quitte et que je recommence mon périple en stop. Sur cette même route qui m’avait arrêté la veille je suis pris immédiatemant par un petit vieux qui conduit une grosse 4x4. C’est un local qui c’est mis dans la tête d’éliminer une liane parasite. Il la repère de loin, arrête sa voiture et se lance dans la brousse avec son desherbant à sa scie. Je l’aide un peu car il n’a pas froid aux yeux quand il s’agit de se lancer dans un tas de ronce mais a toujours du mal à en sortir. Il m’explique que quelques jours auparavant il était tombé dans un trou, une lianne autour du pied, et était resté suspendu la tête en bas pendant vingt minutes avant de s’en sortir. Il m’offre du thé et du délicieux pain de sa femme. Nous progressons lentement sur la route et croisons incessamment de gros camions chariant des troncs : le bucheronnage continue.

Je quitte ce charmant petit père pour une bande de jeunes qui m’offrent une bière au bled local, et au bout de quelques heures je suis de nouveau sur cette côte grandiose. J’avais l’intention de dormir sur la plage mais il pleut ; je m’arrète donc dans un gite.

Dans le gite je rencontre “Maude” (même si je ne peux prétendre être Harold) : une bonne femme de soixante et quelques ballets qui possède en tout et pour tout un vélo et ce qu’elle peut transporter avec. Elle travaille l’été dans une ferme dans le sud, et l’hiver dans une autre ferme dans l’ile du nord. Elle passe le printemps et l’automne sur les routes, avec son vélo. Pas mal pour une sextagénaire.

Le lendemain j’ai continué mon périple en stop, restant bloqué plus de deux heures à deux doigts du but ; cela m’a flanqué une sacrée trouille de ne pas arriver à Dunedin pour la nuit. Mais je suis arrivé sans problème à la tombée de la nuit.

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